discours
Inauguration de la
Chaire UNESCO « Mathématiques et développement »
et du pôle régional d'excellence AUF
au LAMSIN-ENIT

C'est un grand plaisir pour nous de vous accueillir dans cet espace désormais dévolu - entre autres - aux travaux de la chaire « Mathématiques et développement » que l'UNESCO nous a fait l'honneur de nous accorder, apportant ainsi un témoignage qui nous va droit au coeur sur la qualité des Mathématiques Appliquées que nous nous efforçons de développer ici depuis maintenant 20 ans. Ce témoignage est renforcé par le label « pôle d'excellence régional » que l'Agence Universitaire pour la Francophonie a bien voulu nous attribuer, tout en nous classant au premier rang des dizaines de postulants et de la petite douzaine d'élus à ce titre. Je voudrais leur dire à quel point nous ressentons l'honneur qu'ils nous font, et les remercier de nous donner l'occasion de nous réunir pour aller de l'avant, comme je voudrais remercier tous les présents de nous avoir fait l'amitié de venir, sans oublier ceux qui, pour des raisons impérieuses, n'ont pas pu être des nôtres mais qui n'en sont pas moins – je le sais – parmi nous avec le coeur.

S'il fallait choisir un nom pour symboliser l'aventure de cette chaire, et plus généralement l'aventure mathématique dans le pourtour de la Méditerrannée, c'est naturellement celui de Leonardo Fibonacci, dit encore Léonard de Pise, qui me vient d'abord à l'esprit. Leonardo qui rejoint en 1192, dans un monde arabe ayant déjà entamé sa longue descente aux enfers, la ville de Bougie où son père, représentant la République de Pise, l'avait appelé auprès de lui pour l'initier aux méthodes commerciales et en particulier aux calculs.

L'Europe sortait alors lentement du Moyen Âge. La Renaissance n'était pas encore là, mais elle se préparait. De leurs Croisades en Orient, les guerriers avaient ramené quelques richesses, beaucoup de déboires, mais aussi des ouvrages en quantité, que les moines copistes recueillent et traduisent en latin. L'Europe du Moyen Age ne connaissait pas d'autre système de numération que celui de Rome, totalement impropre au calcul. Elle découvre, grâce notamment au « Liber Abaci », que Fibonacci compose en 1202, à son retour du long périple qui l'a mené en Egypte, en Syrie, en Grèce et en Sicile, la numération décimale de position, héritée des Indiens et popularisée par les Arabes. Elle découvre en particulier ce dixième chiffre, le « cifr » que Leonardo nomme « zéphyr », qui permet de systématiser les méthodes de calcul. Elle découvre enfin ce qu'elle ne nommait pas encore algorithmes, du nom d'Al Khawarizmi dont le « Kitab al jabr wal muqabala » fournit les premiers exemples, c'est à dire des méthodes systématiques de calcul telles que cette méthode des fausses positions ou « khatayn » que Leonardo développe dans son Liber Abaci.

C'est un nouveau départ pour l'aventure extraordinaire du calcul. Aujourd'hui, les ordinateurs se contentent d'un système binaire de numération, avec pour seuls chiffres le zéro et le un. Les algorithmes sont leur pain quotidien, et les méthodes de calcul basées sur la numération de position leur viatique. Toutes les informations qui constituent notre univers sont numérisées, c'est à dire transformées en une succession de zéros et de uns qui nous permettent de les représenter, d'agir sur elles et de les transformer. Il aura fallu de longs siècles de cheminement intellectuel pour qu'un mathématicien allemand installé aux Etats Unis en 1930, John Von Neumann, donne naissance à l'ordinateur moderne que nous connaissons aujourd'hui en faisant sauter la dernière barrière sur le chemin du calcul automatique : coder les algorithmes eux-mêmes, et pas seulement les données sur lesquelles ils agissent, au moyen de ces deux chiffres magiques.

On raconte que le Président d'une firme bien connue, au logo composé de 3 lettres, ayant constaté l'efficacité des algorithmes développés par une firme concurrente, y fit engager une « taupe » pour en percer le mystère. Laquelle taupe, lui ayant rapporté que le secret de l'efficacité adverse résidait dans les suites de Fibonacci, entendit son président ordonner : « Qu'on embauche donc ce Fibonacci, à n'importe quel prix ! ».

Alors, sans doute nous est-il difficile aujourd'hui d'embaucher Leonardo, plus encore en Tunisie où nous ne roulons pas sur l'or. Mais au moins pouvons nous renouer avec l'esprit qui anima Fibonacci dans sa quête de science, fût-elle de Chine, suivant ainsi en bon chrétien qu'il était la recommandation du Prophète de l'Islam ! A une époque où paraît-il le monde n'est plus qu'un village, où Internet est censé avoir réduit les distances, la fracture Nord-Sud ne cesse pourtant de s'élargir dans tous les domaines. Et le seul moyen de la réduire est sans aucun doute de mettre nos pas dans les traces de Fibonacci, c'est à dire d'apprendre là où se trouve le savoir, de se le réapproprier, pour le développer en harmonie avec le reste du monde, au même niveau que le reste du monde.

C'est une leçon étonnante de modernité que nous lègue Leonardo pour qui, comme pour tous les savants de son époque, les moyens de transport et de communication rudimentaires n'ont jamais constitué un obstacle à l'internationalisation. Une leçon que nous nous efforcerons de faire fructifier dans cet espace, au moyen de cette chaire qui nous donnera l'opportunité d'accueillir des scientifiques du Nord et du Sud, et en particulier de jeunes scientifiques de la zone Maghreb-Afrique-Méditerrannée, et de moins jeunes mais plus experts venus du Nord, mûs par une même soif de connaissance et par un égal désir de partage. Notre premier semestre thématique, animé par Bernard Philippe, Directeur de Recherche à l'INRIA-IRISA qui nous fait l'amitié de séjourner parmi nous durant la présente année universitaire, renouera ainsi avec Leonardo et le calcul, au point où il est parvenu aujourd'hui, c'est à dire au calcul intensif et aux algorithmes parallèles.

Il me reste la part la plus difficile de l'exercice, aucun thésard ne me contredira sur ce point, qu'est la rédaction de la page de remerciements. Comme on s'en doute, il a fallu conjuguer de nombreuses énergies pour arriver à la présente concrétisation. Et quelque bonne puisse être ma mémoire, j'oublierai certainement de mentionner l'un ou l'autre, a qui je demande par avance pardon.

Je voudrais d'abord commencer par rendre hommage aux absents, qui contrairement aux idées reçues n'ont aucun tort, puisque sans eux nous n'aurions certainement pas pu initier ces projets. Il s'agit de Mr Abdelwaheb Bouhdiba, Directeur de l'Académie Beït El Hikma, qui nous a donné la première impulsion, de MM. Montasser Ouaily - alors SE à l'Enseignement Supérieur - et Sadok Chaabane qui nous avaient ouvert toutes les portes, de Mr Sadok Korbi qui continue à les maintenir ouvertes, et de Pierre Jean Loiret dont le court passage à l'AUF de Tunis restera dans les mémoires. Mes remerciements s'adressent aussi à Mr le Président Youssef Alouane, qui a bien voulu abriter la Chaire à l'Université de Tunis El Manar, comme il a constamment encouragé toutes les initiatives que nous lui avons présentées, la dernière en date étant celle du pôle d'excellence régional AUF. Je veux l'assurer que nous nous efforcerons de ne ne lui donner que des raisons de s'en féliciter. Dois-je préciser aussi tout ce que ces initiatives doivent à l'ENIT, à son Directeur actuel Bahri Rezig comme à son prédecesseur Khlifa Maalel, ainsi qu'a Moncef Elgaïed à la DGRST, qui ont fait de nos enjeux – nationaux et internationaux – les enjeux de l'ENIT et du Ministère, et qui les ont portés et défendus avec force et efficacité partout où ils avaient besoin de l'être.

Cette Chaire n'eût sans doute pas vu le jour sans le CIMPA, dont je remercie le Directeur, mon ami Michel Jambu, d'avoir bien voulu être des nôtres aujourd'hui, le CIMPA qui a accompagné notre travail de développement des Maths Applis en Tunisie depuis ses balbutiements, et en particulier depuis cette école de Monastir en 1986, la première à se tenir en dehors du siège à Nice.

L'espace où nous nous trouvons - le LAMSIN - doit sa renommée et sa crédibilité, grâce auxquelles il peut aujourd'hui prétendre à un rôle régional d'excellence, à une multitude de partenariats internationaux parmi lesquels ceux de nos amis français figurent – comment s'en étonner – au premier plan. Ces partenariats sont particulièrement fructueux, particulièrement visibles aussi, avec l'INRIA, qui nous appuie avec force depuis des années, notamment à travers l'équipe de recherche associée (E-didon) que nous avons récemment mise sur pieds avec mon ami Jérôme Jaffré. Mais ils sont également actifs avec plusieurs laboratoires du CNRS, au premier rang desquels le laboratoire MIP à Toulouse et le laboratoire SMP de l'ENSTA. Je voudrais aussi mentionner l'IRD, qui nous appuie au travers du programme « AIRE développement ». Tous nos amis sont aujourd'hui associés à cette réussite et à la satisfaction qui en découle, comme ils l'ont été et continueront de l'être aux efforts que nous faisons pour porter les Mathématiques Appliquées tunisiennes au meilleur niveau possible.

Je voudrais pour finir rendre hommage à ceux sans lesquels je ne serais rien. C'est à dire à mes amis et collègues du LAMSIN, qui ont été à mes côtés depuis le début pour tracer ce chemin. Il en a fallu du courage et de la confiance à certains d'entre eux – les pionniers – pour imaginer au début des années 80 ce que les Maths Applis - alors inexistantes - pourraient devenir vingt ans après. Ils ont construit pierre après pierre cet édifice, et les étudiants d'alors en sont aujourd'hui devenus les pierres angulaires. Je n'ai pas besoin de les nommer, ils sont présents ici et se reconnaissent, ils sont le sel et l'avenir des Mathématiques Appliquées de ce pays.

Tunis, le 9 Octobre 2003

Mohamed Jaoua